Le jour de la livraison
Le jour de la livraison, tout allait bien. Le nombre de pages annoncé était là, les fichiers s'ouvraient, les armoires étaient vides.
Six mois plus tard, personne ne retrouve rien. Ce n'est pas un échec de l'opération : numériser change le support et ne crée aucune information. Et il y a plus embêtant, que presque personne n'anticipe — l'opération en a fait disparaître une, que seul le carton portait.
Disons-le tout de suite, parce que la suite serait injuste sans cela : la numérisation règle trois difficultés réelles, et elle les règle bien. La place, l'accès à distance, la fragilité du papier. Ces trois gains sont acquis dès le premier jour. Une réserve, tout de même : un original papier ne se jette pas du seul fait qu'il a été numérisé. Un scan ne le remplace qu'à des conditions précises ; pour vos factures comme pour vos contrats, votre expert-comptable ou votre conseil vous dira lesquels garder. Le malentendu est ailleurs — dans l'idée que la question documentaire, du coup, a été traitée.
Six mois plus tard
Quelqu'un cherche une pièce précise. Un avenant, une attestation, la version d'un contrat.
Il se trouve devant un espace partagé qui reproduit l'arborescence des cartons — Archives 2014, Clients A-M, Divers — et devant plusieurs milliers de fichiers dont personne ne connaît le contenu. Ils sont là, ils sont sauvegardés, et il faut les ouvrir un par un pour savoir ce qu'ils contiennent. Ce n'est pas un accident : c'est exactement ce qui avait été commandé.
Le baromètre national de la maturité Data & IA, conduit en 2026 par un consortium associant le Laboratoire Hubert Curien et deux éditeurs du secteur, rapporte que 85 % des directions informatiques interrogées ne maîtrisent pas la qualité de leur patrimoine documentaire.
Maîtriser la qualité d'un fonds, ce n'est pas l'avoir numérisé. C'est savoir ce qu'on détient, dans quel état, et lequel de deux fichiers fait foi. Le format n'y change rien : une organisation qui a tout numérisé et rien identifié reste dans ces 85 %.
La réserve, parce qu'elle compte. C'est une enquête déclarative : elle mesure ce que des directions informatiques disent de leur situation, pas ce qu'on trouve en ouvrant leurs dossiers. Elle est dirigée par un laboratoire public, mais co-réalisée avec deux éditeurs qui vendent des solutions au problème qu'elle décrit. Et son panel — environ 700 décideurs, un cinquième de PME d'après ce qui en est rapporté — ne décrit pas une entreprise de quarante salariés.
Ce que le carton disait
Voilà le point de l'article. L'opération n'a pas seulement échoué à créer de l'information : elle en a retiré une.
Un carton d'archives portait, par sa seule organisation, une partie de ce qu'on cherche aujourd'hui. Cette information n'était écrite nulle part, et elle était disponible pour qui ouvrait le carton.
| Ce que le carton disait | Ce que le fichier dit |
|---|---|
| L'intercalaire : de quelle famille relève la pièce | Rien |
| La chemise, l'étiquette : à quel client, à quelle affaire | Rien |
| L'ordre des feuilles : la chronologie | Rien |
| La note au crayon, le post-it « annulé », « signé » | Selon le scan, parfois une tache |
Une fois les feuilles passées dans le scanner, tout cela a disparu. Pas parce qu'on l'a effacé : parce que ce n'avait jamais été écrit, et que le seul support qui le portait était la disposition physique des pièces.
On peut donc, en numérisant, obtenir un fonds moins utilisable que le papier qu'il remplace — tout en ayant réglé la place, l'accès et la fragilité du support. Et un fonds où rien ne distingue une pièce d'une autre produit exactement le mécanisme qui fait remonter le mauvais document.
Ce qu'aucun prestataire ne pourra relever
Ceux qui ont anticipé le problème demandent une saisie complémentaire : un opérateur relève, pour chaque pièce, le nom du client et la date. C'est ce que le domaine appelle la capture documentaire — le document capture. C'est utile, c'est coûteux, et c'est limité par principe.
Un opérateur extérieur peut relever ce qui est écrit sur la feuille. Il ne peut pas relever ce qui n'y figure pas — et le statut d'une pièce n'y figure presque jamais. Aucun prestataire, si sérieux soit-il, ne saura dire que le contrat de 2021 a été remplacé en 2023. Deux informations sur quatre, donc, et les deux qui manquent sont celles qui décident.
Le carton d'à côté
Reprenons au bon moment, parce qu'il existe encore.
Il reste toujours des cartons non traités : dans une cave, chez un tiers, dans le bureau du fond. Prenez-en un et ouvrez-le. Vous avez sous les yeux, quelques minutes durant, tout ce qui manquera ensuite — et la personne qui a monté ce carton est peut-être encore dans l'entreprise. Une heure passée là vaut plusieurs jours de reprise sur des fichiers anonymes, et la reprise se fera sans carton pour aider.
Cela ne veut pas dire qu'il faille tout identifier : certaines familles sont consultées chaque mois, d'autres jamais depuis huit ans, et un archivage brut reste raisonnable pour les secondes.
Ce que nous ne savons pas, en revanche, et personne d'autre non plus : quelle part d'un fonds numérisé se révèle inexploitable, et ce que sa reprise coûte. Aucune mesure publique ne l'établit, et nous n'en avancerons pas. Ce qui se constate, c'est votre carton, et il vous appartient quelle que soit la suite donnée à la conversation.
Une dernière chose : brancher un assistant sur un fonds dans cet état ne réglera rien. Une évaluation publique menée sur vingt mille licences montre ce que devient, à l'usage, la fonction qui interroge l'ensemble du corpus quand le corpus n'est pas en état de répondre.
Ce que nous faisons de tout ça
Reprenez ce que le carton portait : la famille, le rattachement, la chronologie, le statut. Quatre informations disponibles quelques minutes, perdues ensuite. C'est exactement ce que MIKURA écrit sur une pièce au moment où elle entre, et c'est pour cela que le moment compte autant que le geste.
Une pièce qui entre est d'abord lue. Si son contenu n'est pas accessible à une machine — et c'est le cas d'une part des scans —, elle n'est pas traitée comme s'il l'était. Elle n'entre pas dans le fonds en silence pour manquer à la première question posée.
Elle est identifiée : sa famille, sa date de référence, son statut, ce qu'elle remplace. Cette identification l'accompagne dans tout le fonds, et c'est elle qui permet plus tard de distinguer l'avenant du brouillon — c'est-à-dire de faire ce que l'intercalaire faisait, sans intercalaire. Et ce qui ne se départage pas tout seul n'est pas deviné : la pièce part en bannette, une personne décide pendant qu'elle sait encore de quoi il s'agit, et cette décision est consignée à son tour.
Ce n'est donc pas un stock à traiter une fois. Le papier continue d'entrer, et un flux ne se règle pas par un projet. Vous n'organisez plus vos documents pour vos collaborateurs, vous les organisez pour vos agents, et eux ne devinent pas. Le carton, lui, avait été monté pour un collègue.
Sources
Baromètre national de la maturité Data & IA en France, consortium DaVinciDoc — Laboratoire Hubert Curien (CNRS / Université Jean Monnet), Efalia, Wikit — soutenu par Bpifrance. Résultats rendus publics en 2026.
Élément cité : 85 % des directions informatiques interrogées ne maîtrisent pas la qualité de leur patrimoine documentaire. Enquête déclarative, co-réalisée avec deux éditeurs du secteur. Le rapport complet n'est diffusé qu'en échange d'un formulaire ; seuls les résultats publiés en accès libre sont repris ici.
Aucun chiffre sur les fonds numérisés inexploitables n'est avancé dans cet article, faute de source primaire consultable.