Le chiffre que tout le monde cite
« Les professionnels passent 50 % de leur temps à chercher de l'information, et mettent en moyenne 18 minutes à localiser un document. »
Cette phrase est partout. Elle ouvre les présentations commerciales, elle justifie des budgets, elle est attribuée à Gartner et datée de 2013. Nous avons voulu la remonter jusqu'à sa source.
On ne la trouve pas. Pas d'étude, pas de titre de rapport, pas même une page où le chiffre apparaîtrait accompagné de sa méthode. Ce n'est pas un chiffre contesté ou dépassé : c'est un chiffre dont l'origine n'est consultable nulle part.
Voici ce qu'on trouve en cherchant, et ce que ça change à la façon dont vous lirez la prochaine présentation.
Ce qu'on trouve en remontant la chaîne
Ces chiffres forment une famille, et il faut leur rendre justice : ils ne sont pas tous logés à la même enseigne.
Deux rapports d'IDC sont nommés, avec un passage cité : Moving Beyond Search en 2003, et Managed Print and Document Services en 2011. Ce sont des rapports commerciaux, vendus à des clients, et vous ne pouvez pas les ouvrir. Mais ils portent un titre, et la phrase citée est reproduite.
Un troisième, celui de McKinsey en 2012, renvoie à un rapport public, consultable aujourd'hui encore.
Et puis il y a le 18 minutes. Aucun titre de rapport. Aucun passage cité. Aucune référence. Le chiffre le plus repris du secteur documentaire français est aussi le seul de la famille à ne s'appuyer sur rien de visible.
Un point d'honnêteté. Nous ne prétendons pas que cette étude n'a jamais existé. Nous constatons que personne, à notre connaissance, n'a trouvé de document consultable. En matière de preuve, l'effet est le même.
L'article que tout le monde prend pour un démenti
Quand on cherche à vérifier ces chiffres, on tombe presque toujours sur la même page : un article de M-Files, éditeur de gestion documentaire, qui retrace leur chronologie année par année.
Cet article est souvent présenté comme le démenti du secteur. Ce n'en est pas un.
Il liste les chiffres. Il note en une phrase que leurs méthodes ne sont pas comparables, en citant Martin White, un consultant britannique qui parle d'un mythe. Puis il écrit que 2,5 heures par jour ou 18 minutes par document, c'est sans importance. Et il enchaîne sur son produit.
Le seul texte qui pose la question de la fiabilité conclut que la fiabilité n'a pas d'importance.
Ce n'est pas de la mauvaise foi. C'est ce qui arrive quand un chiffre arrange tout le monde.
Pourquoi ça survit vingt-cinq ans
Parce que le chiffre est plausible, et c'est précisément ce qui le rend dangereux.
Tout le monde a déjà perdu vingt minutes à chercher une pièce jointe dans un fil de messages de 2022. L'ordre de grandeur confirme une expérience vécue, donc il n'appelle aucune vérification.
S'y ajoute un effet d'autorité : écrire « selon Gartner » suffit à clore une discussion en réunion. Et un effet de volume : un chiffre cité mille fois finit par ressembler à un consensus, alors que les mille citations remontent à une seule source. La répétition n'ajoute pas de preuve, elle ajoute de la familiarité.
Trois natures de chiffres qu'on mélange en permanence
C'est la partie utile de cet article, et elle sert bien au-delà du sujet documentaire. Trois objets très différents circulent sous le même mot.
La mesure produite par un tiers indépendant. Quelqu'un qui n'a rien à vendre observe, compte, et publie sa méthode. C'est le plus solide et le plus rare, parce que personne n'a d'intérêt commercial à le financer.
Le chiffre publié par celui qui vend la solution. Il n'est pas forcément faux. Il est orienté par la question posée, par le choix de l'échantillon, et par ce qui n'est pas publié. Il se cite, à condition de nommer son commanditaire dans la même phrase.
La donnée déclarative, où l'on demande aux gens ce qu'ils pensent faire. C'est le cas des cinq heures par semaine d'IDC : les personnes interrogées ont déclaré ce temps, personne ne l'a chronométré. Utile pour savoir ce qu'une population croit de sa situation, inadapté pour mesurer un temps passé.
Nous nous appliquons la règle. Quand nous citons un gain de 39,4 % obtenu en ajoutant des métadonnées, nous disons dans le même paragraphe que le corpus était de la documentation technique en anglais, et que deux configurations sur trois donnaient un résultat inverse. Quand nous citons trois travaux publiés entre 2008 et 2015, nous précisons qu'ils portent sur des fichiers personnels et non sur un fonds partagé.
Ce que nous n'avons pas non plus
L'exercice serait facile à retourner : démonter les chiffres du secteur, puis en proposer un meilleur. Nous n'en avons pas.
Nous ne disposons d'aucune mesure du temps qu'une entreprise française perd à chercher ses documents, qui soit récente et fondée sur une observation plutôt que sur du déclaratif. Il n'existe pas davantage de taux de duplication documentaire sourçable : toute affirmation du type « 30 % des documents d'une entreprise sont des doublons » relève du même mécanisme que le 18 minutes.
Ce que nous pouvons dire, parce que c'est publié et attribuable : le baromètre conduit en 2026 par un consortium associant le Laboratoire Hubert Curien et deux éditeurs du secteur rapporte que 85 % des directions informatiques interrogées ne maîtrisent pas la qualité de leur patrimoine documentaire. C'est daté, c'est attribuable, et sa limite est connue : c'est une enquête déclarative, co-réalisée par des acteurs qui vendent des solutions.
Ce que nous faisons de tout ça
Un article qui démonte des chiffres peut sembler ne rien vous apporter. Il vous donne pourtant une question à poser dès votre prochain rendez-vous fournisseur : quel est le titre de l'étude, son année, et qui l'a financée ?
Elle est simple, et elle change la nature d'une conversation en quinze secondes. Un fournisseur qui a la réponse gagne en crédibilité. Un fournisseur qui ne l'a pas vient de vous apprendre quelque chose.
Vous pouvez nous la poser aussi. C'est pour cette raison que chaque article de ce blog nomme sa source, la date, la lie quand elle est accessible, et dit ce qu'elle ne prouve pas.
Et c'est la même règle qui s'applique à notre travail chez vous. Nous ne vous dirons pas combien de doublons contient votre fonds, ni combien de temps vos équipes perdent à chercher : nous n'en savons rien avant d'avoir regardé. Ce que nous faisons, c'est le mesurer sur vos documents, famille par famille, et vous laisser le constat.
Un chiffre sur votre entreprise vaut mieux qu'une moyenne de marché, surtout quand la moyenne de marché n'existe pas.
Sources
M-Files, Document Search Times: How Long Does it Really Take to Find a File?, 2020. Éléments cités : chronologie des statistiques de 2001 à 2013 ; titres et passages des rapports IDC de 2003 et 2011 ; lien vers le rapport McKinsey de 2012 ; absence de référence pour le chiffre attribué à Gartner ; mention des travaux de Martin White ; conclusion de l'article.
Martin White, « Time spent searching » – a chronology of the myth and some recent research, publié sur LinkedIn.
Baromètre national de la maturité Data & IA, consortium DaVinciDoc, Laboratoire Hubert Curien (CNRS / Université Jean Monnet), Efalia, Wikit. Élément cité : 85 % des directions informatiques interrogées ne maîtrisent pas la qualité de leur patrimoine documentaire. Enquête déclarative.
Aucun taux de duplication documentaire n'est avancé dans cet article, faute de source primaire consultable.